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L’événement a réuni chefs d’État, ministres, représentants d’organisations internationales, chercheurs, acteurs de la société civile et institutions financières autour d’un constat partagé : la question de l’eau est devenue l’un des grands enjeux stratégiques du XXIe siècle. 

Les débats ont porté sur l’accélération de la mise en œuvre de l’Objectif de développement durable n°6 (ODD6) relatif à l’accès à l’eau et à l’assainissement, mais également sur des sujets plus larges tels que l’adaptation au changement climatique, la coopération transfrontalière, le financement des infrastructures hydrauliques ou encore la préservation des écosystèmes de montagne. 

Pierre Henry de Villeneuve, directeur de projet au sein du Réseau International des Organismes de Bassin (RIOB) et à l’Office International de l’Eau (OiEau), est intervenu lors d’une table ronde sur le thème « Vers une coopération efficace au niveau des bassins : le rôle des cadres juridiques et institutionnels transfrontaliers, de la gouvernance inclusive et de la collaboration multipartite ».

Il répond à 4 questions sur le rôle de la coopération transfrontalière et des organismes de bassin pour la mise en place d’une gestion intégrée de l’eau.

D’après votre expérience au sein des organismes de bassin et dans le cadre de la tradition de la directive-cadre sur l’eau de l’UE, quelles sont les fonctions essentielles qu’un organisme de bassin ou des instances conjointes doivent remplir pour que la coopération devienne opérationnelle ?

Pour que la coopération transfrontalière ou interinstitutionnelle dépasse le stade des intentions et devienne réellement opérationnelle, l’organisme de bassin (ou l’instance conjointe) doit s’affirmer comme le pivot technique et politique du territoire. Inspiré de la tradition de la Directive-Cadre sur l’Eau (DCE) de l’UE, son action repose sur trois fonctions clés :

  • L’établissement d’un consensus technique et politique : Le secrétariat doit jouer un rôle de facilitateur neutre pour amener tous les acteurs (États riverains, secteurs économiques, société civile) à s’accorder sur un diagnostic partagé. L’enjeu est de hiérarchiser les pressions subies par la ressource (pollutions, prélèvements excessifs, altérations morphologiques) pour identifier les problèmes prioritaires à résoudre.
  • La production et le partage de connaissances : On ne peut gérer que ce que l’on mesure. L’organisme doit combler les lacunes scientifiques en harmonisant les méthodes d’évaluation pour que les données des différents pays ou régions soient comparables, levant ainsi les suspicions mutuelles.
  • La planification opérationnelle (le RBMP) : Le Plan de gestion du bassin hydrographique (River Basin Management Plan) ne doit pas être un simple rapport d’experts, mais la colonne vertébrale du processus collaboratif. C’est un document vivant, qui peut s’articuler entre les différentes échelles, transfrontalière, partie de basin nationale et sous-bassin. Il structure la mise en oeuvre des mesures correctives concrètes, chiffrées et planifiées dans le temps, co-construites avec les principales parties prenantes pour garantir leur acceptabilité et leur mise en œuvre effective.

Quel est l’ensemble minimal d’outils institutionnels nécessaires : planification conjointe, échange de données, financement, participation des parties prenantes, suivi ou résolution des litiges ?

Pour structurer solidement la gouvernance, un « kit de démarrage » institutionnel est indispensable. Il s’articule autour de quatre piliers :

1. Un médiateur institutionnel fort

L’Organisme de Bassin (OB) doit être reconnu comme l’animateur légitime de discussion. Son rôle est de désamorcer les conflits d’usage en offrant un espace de dialogue neutre et permanent.

2. Des règles du jeu claires et équitables

Il est illusoire de vouloir sanctuariser l’eau sans prendre en compte les réalités économiques. Les règles doivent valoriser et respecter la diversité des usages (eau potable, agriculture, hydroélectricité, écosystèmes) tout en cherchant un arbitrage équitable qui préserve la pérennité de la ressource.

3. Un processus de planification pragmatique

À l’échelle nationale et transfrontalière, les grandes lignes du RBMP doivent fixer un cap clair. Cela implique :

  • Un calendrier de planification strict et contraignant.
  • Des objectifs de résultat (par exemple, l’atteinte du bon état des eaux) plutôt que de simples obligations de moyens.

4. Une ingénierie des données inversée

Le partage de données échoue souvent lorsqu’il est trop théorique. Il faut appliquer une approche pragmatique d’ingénierie inversée :

  • Étape 1 : Définir précisément de quelles données nous avons réellement besoin pour construire le RBMP.
  • Étape 2 : Recenser l’existant en développant une base de métadonnées (savoir qui détient quoi).
  • Étape 3 : Mettre en commun ces données dans un premier temps sous la forme d’une base de données dédiée au projet de plan de gestion.
  • Étape 4 : Une fois la confiance installée et les formats harmonisés, basculer progressivement vers un système automatisé d’échange de données en temps réel entre les institutions.

Comment les organismes de bassin peuvent-ils mieux intégrer les eaux souterraines dans leurs mandats et leurs systèmes de planification ?

Les eaux souterraines sont trop souvent les « invisibles oubliées » des politiques de l’eau car elles sont invisibles à l’œil nu. Pour corriger ce biais, les organismes de bassin doivent opérer un changement de paradigme :

  • Une délimitation scientifique rigoureuse : Il est crucial de cartographier et de délimiter formellement les masses d’eau souterraines sur la base de données hydrogéologiques solides (aquifères libres, captifs, transfrontaliers). Cette délimitation doit s’affranchir des frontières administratives pour coller à la réalité physique de la ressource.
  • Une gestion en mode « réservoir stratégique » : Contrairement aux eaux de surface qui se renouvellent rapidement, les nappes phréatiques et aquifères profonds doivent être appréhendés comme des réservoirs à cinétique lente. Leur gestion durable exige de plafonner strictement les prélèvements en fonction du taux de recharge annuel afin d’éviter le tarissement et les intrusions salines.
  • Le couplage surface-souterrain : L’intégration réussie signifie que le RBMP doit traiter les interactions. Une pollution de surface impacte à terme le souterrain, et l’assèchement d’une nappe réduit le débit de soutien des cours d’eau en période d’étiage. Le suivi des eaux de surface et souterraine doit donc être interconnecté ou « intégré ».

Quels enseignements tirés de la planification des bassins européens sont transférables à d’autres régions, et quels sont ceux qui ne devraient pas être transférés sans adaptation ?

L’expérience de la mise en œuvre de la DCE en Europe fournit une mine d’enseignements issu de l’experience croisé d’états membre très divers, mais elle ne doit pas être dupliquée aveuglément.

Ce qui est universellement transférable : les grands principes en commençant par le modèle de planification cyclique et collaboratif par basin

  • La planification par bassin fonctionne : C’est l’échelle géographique la plus pertinente pour gérer l’eau de manière cohérente.
  • La nature cyclique de la planification (le principe d’amélioration continue) : En Europe, la planification fonctionne par cycles de 6 ans. C’est un cercle vertueux : le premier plan essuie les plâtres avec des données incomplètes, le deuxième affine les mesures grâce à une meilleure connaissance, et le troisième s’adapte aux nouveaux enjeux (comme le changement climatique). Les problèmes anciens se résolvent (ex: pollutions industrielles massives), tandis que de nouveaux défis émergent, poussant à une amélioration constante du travail d’équipe institutionnel.

Ce qui ne doit pas être transféré sans adaptation : La lourdeur administrative et normative

  • L’excès de bureaucratie : Le cadre européen est aujourd’hui mature, procédurier et juridiquement contraignant. Transposer cette rigidité administrative dans des régions aux capacités institutionnelles ou financières limitées peut paralyser l’action au lieu de la stimuler.
  • Des normes inadaptées aux contextes locaux : Les standards de qualité ou les objectifs de « bon état » occidentaux doivent être adaptés aux réalités climatiques (zones arides ou semi-arides) et socio-économiques des autres bassins mondiaux. Il faut privilégier la trajectoire de progression et l’adhésion des acteurs locaux plutôt que la stricte conformité à un standard extérieur.